Il tutoie d’emblée, ne mâche pas ses mots et adore se faire désirer. Jean Quatremer pérore avec plaisir sur le www, son ennemi Barroso ou les crétins du monde virtuel. Demi-dieu de la blogosphère européenne, poil à gratter et informateur engagé, voici une interview exclusive et fluviale avec le correspondant de Libération à Bruxelles, auteur du désormais mythique blog ‘
Coulisses de Bruxelles’.
NB : Ami lecteur, je me suis permis de scinder l’entretien en deux parties, un, parce que je suis folle de teasing estival, deux, parce que Jean a le verbe facile (et que je bois du petit lait).
Jean, pourquoi avoir attendu un an pour répondre à ma demande d’interview ?
J’ai une vie très active. Un an pour une interview, ce n’est rien ! Tu sais, ma femme m’a poursuivi beaucoup plus longtemps.
D’où viens-tu et comment en es-tu arrivé là ?
Je viens d’une vieille famille nancéenne même si je n’ai pratiquement jamais mis les pieds à Nancy. Je suis un Européen et un fédéraliste convaincu. Je crois que les Lorrains ont l’Europe dans le sang : les gens vivant dans ces régions frontalières ont par exemple plus de points communs avec les Allemands qu’avec les gens du Sud de la France. D’ailleurs, quand j’ai appris l’allemand, je me souviens de mon père qui me répétait « on ne sait jamais, ils peuvent revenir ! » Au gré des mutations de mon père, j’ai ensuite vécu en Algérie avant de revenir en région parisienne et de suivre des études juridiques. Diplômé en droit international et européen, j’étais destiné à être professeur de droit. Je l’ai un peu enseigné jusqu’à devenir journaliste en 84-86, à la suite d’une rencontre. Je suis rentré chez Libération où j‘ai appris le métier sur le tas, en me frottant d’abord aux questions juridiques et d’immigration. En 1990, je suis devenu chef du service Europe et je n’ai pas bougé depuis.
Comment et pourquoi as-tu commencé le blog Coulisses de Bruxelles ?
Au départ, c’était une idée de Johan Hufnagel, rédacteur en chef du web à
Libération [
devenu depuis rédacteur en chef de slate.fr]. Pendant toute la campagne sur le référendum sur la Constitution en 2005, Johan m’a persécuté pour que je lance un blog sur les affaires européennes. Il m’a harcelé pendant six mois ou un an, je crois. Moi, je trouvais complètement surréaliste l’idée d’un blog sur l’Europe alors qu’a priori, la matière ennuie tout le monde, des rédacteurs en chef aux lecteurs. Je pensais que personne ne me lirait, au mieux que j’aurais trois fans : ma femme, ma fille et ma mère. Et puis en voyant l’évolution du débat sur le référendum, j’ai compris l’importance du web. Si la campagne du ‘non’ l’a emporté c’est surtout grâce à la présence massive des ‘nonistes’ sur Internet : début 2005, les 2/3 des sites ou des blogs européens étaient contre le traité de Lisbonne. Les pro-Constitution ont mis du temps à comprendre que le débat s’était déplacé : il ne s’agissait plus de faire campagne comme il y a un siècle avec des colloques, des meetings ou des discours de vieux combattants mais bel et bien de migrer sur le net. Personne ne parlait le langage des jeunes. Or, les véritables Européens, en désertant le Net, ont laissé le champs libre à tous les dingues possibles et inimaginables, les non chercheurs, les non scientifiques. Comme il était hors de question que l’espace Internet ne soit envahi que par des « nonistes », désireux de balancer des contrevérités toxiques avec l’apparence du sérieux, je me suis laissé convaincre. En décembre 2005, je suis devenu le premier journaliste professionnel à commencer à bloguer sur l’Europe.
Mais tu croyais au pouvoir du web ?
Au départ, pas du tout. Je suis issu d’une génération très axée sur le papier et je n’ai jamais cru à la disparition du papier, voire à sa substitution par Internet. Aujourd’hui, j’ai changé d’avis : l’Internet est une autre façon de faire de l’écrit, tout en offrant une réactivité incroyable. Ce qui me fascine est surtout l’interaction avec les lecteurs. Longtemps, le journaliste a été celui qui distille la bonne parole au peuple. Un journaliste enfermé dans sa tour d’ivoire, convaincu de savoir, mieux que le lecteur lui-même, ce dont ce dernier a besoin. Pour nombre de mes confrères, le lecteur est un crétin absolu, preuve en est, le courrier des lecteurs est une rubrique qui a aujourd’hui totalement disparu. Finalement, ce sont la télé et la radio qui ont fait du web 2.0 avant l'heure : bien avant la presse écrite, ils ont compris la nécessité d’instaurer un échange entre journalistes et lecteurs/auditeurs. C’est la même chose avec l’Europe : le sujet peut intéresser s’il est traité de façon directe, quotidienne avec une participation active du citoyen lecteur.
Coulisses de Bruxelles est devenu une référence de la Toile et tu es maintenant notre Père à tous [amen] : t’attendais-tu à ce succès ?
Non. J’ai vu avec un grand étonnement la fréquentation monter en flèche. J’ai suivi scrupuleusement les conseils d’Hufnagel : poster régulièrement et surtout m’impliquer dans le débat ou le dialogue avec mes lecteurs. La moitié de mon activité de blogueur consiste ainsi à répondre aux commentaires. Je suis d'ailleurs le principal contributeur de mon blog. C’est essentiel de répondre aux internautes, parce sinon, ‘qui ne dit mot consent’. Et il y a parfois de telles crétineries dans mes commentaires que je ne peux absolument pas les laisser passer. J’ai eu droit à tant d’insultes, de diffamation, d’injures, que je suis désormais partisan d’une validation a priori des commentaires. Je ne censure pas, enfin de moins en moins. Point positif : j’ai l’impression que mes lecteurs ont enfin compris où étaient les limites de ce blog. Certes, je me répète souvent en leur répondant, cela ressemble parfois à un enseignement perpétuel, il m’arrive de m’énerver et de sortir quelques noms d’oiseaux. Mais jusqu’à preuve du contraire, l’insulte à avatar n’est pas sanctionnée par le Code pénal.
Quelques statistiques ?
Le journal me les a données il y a longtemps, en octobre 2008 : entre 250 000 et 350 000 visiteurs uniques par mois. Depuis son lancement, Coulisses de Bruxelles a fait 7 millions 501 879 pages vues ; 1268 notes ; 82834 commentaires. Les sept derniers jours, j’ai fait 85 000 pages vues. Mais je n’arrive toujours pas installer l’outil pour calculer ma fréquentation.
Que penses-tu de l’évolution de la blogosphère européenne ?
Je suis ravi de constater qu’elle se remplit de journalistes professionnels. Mes confrères de
La Tribune,
Nicolas Gros-Verheyde…Que des professionnels envahissent la blogosphère me semble être un très bon signe : cela permet de lutter contre tous ces fous, comme par exemple
Etienne Chouard, le
'Thierry Meyssan de l’Europe', qui a causé énormément de dégâts avec ses fausses évidences et ses prophéties sur la Constitution. Cela permet aussi de se différencier de tous ces blogueurs qui commentent l’actualité, avec parfois beaucoup d’humour mais pas suffisamment de rigueur : je trouve que les blogs font parfois trop café du commerce. Il est important que l’on puisse trouver du sérieux sur le web et sur les questions européennes (...)
La suite de l'interview vendredi 24 juillet.
Rédigé par Prune | INTERVIEW : who's who web | Commentaires (5) |
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Le 22/07/2009 à 18:36