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Jeudi 21 janvier, j'ai rencontré à Paris l'écrivain sud-coréen Hwang Sok-Yong dont le dernier roman, Shim Chong, est publié chez Zulma.
L'interview s'est déroulée dans les locaux de l'éditeur français (merci à Serge Safran) en compagnie de Choi Mikyung, traductrice et, cette fois, interprète du romancier.
Bonne écoute.
Durée : 44 minutes 28
Rédigé par William | Janvier 2010 | Commentaires (1) | Le 24/01/2010 à 23:41
Livres pour l'émission "Jeux d'épreuves" sur France Culture
Samedi 24 janvier, j'ai participé à l'émission littéraire « Jeux d'épreuves » de Joseph Macé-Scaron, sur France Culture. Quatre chroniqueurs se retrouvent autour de la table et viennent défendre un livre. Chacun doit avoir lu les ouvrages présentés par les petits camarades qui, cette fois, avaient pour nom : Clara Dupont-Monod, Nathalie Crom, Baptiste Liger et votre serviteur donc.
Pour écouter les commentaires, c'est très simple, il suffit de se rendre sur le site de l'émission (> Lien). Attention ! cette émission peut être écoutée et/ou podcastée pendant une semaine seulement. Aussi me contenterai-je ici de faire un très bref résumé du contenu.
Il s'agit d'un roman mettant en scène cinq personnages: l'adolescent Haruo, la veuve Tô, le moine Ho, le « naturaliste » Allan et la pieuvre Oryui. A la suite du passage d'un tsunami l'animal vient visiter, et de quelle manière, la veuve Tô.
Patrick Grainville a construit une histoire à partir d'une toile très connue du peintre japonais Hokusaï, intitulée Le rêve de la femme du pêcheur.
Extrait :
Mais le volcan secrètement suintait, respirait, vivait. C'est pourquoi, d'en bas, il gardait toute sa puissance de sidération, tout bombé de ses forces plutoniennes. Car le volcan se reliait, malgré l'obturation provisoire de son boyau, à la fournaise centrale, ce foyer abyssal qui brassait la soupe des laves. Là, dans les profondeurs de cette caverne apparemment morte, vivait le magma juteux. Son ébullition rouge et dorée, toute sa graisse de braises. La marmite flamboyait. Le sexe béant et chauve de sorcière incinérée cachait l'autre : la vierge éjaculation des fonds, l'effervescence jeune et rousse du sperme infini. Cet océan, ces bourrasques de lave battaient le fond du four. Il suffisait de faire le tour du volcan pour arriver au-dessus du cône adventif. Alors la gerbe de feu dégorgeait de l'aorte de Gü. Le sang du monstre pissait le long de la pente jusqu'au fond de la mer bouillante. Au-delà l'ilôt des murènes aplatissait sa lune noir sur le bleu cru.
Lilly Tuck nous narre la rencontre à Paris, sous le Second Empire, entre Eliza Alicia Lynch l'Irlandaise et Francisco Solano Lopez originaire du Paraguay où le couple va s'installer et demeurer pour le meilleur mais surtout pour le pire. Car Lopez, après être devenu chef de l'état, va déclencher une guerre contre le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay – la Triple Alliance – qui sera fatale à Asunción.
Ou comment Shim Chong, jeune fille de 15 ans, originaire de Corée est d'abord vendue à un octogénaire chinois. Commence alors une descente aux enfers qui la mènera dans différentes maisons de passe asiatiques. Nous sommes dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, l'époque du Commodore Perry, des guerres de l'opium. Hwang Sok-Yong veut montrer comment se développe le commerce, y compris celui du sexe dans cette partie du monde.
Comme d'habitude, l'auteur s'intéresse aux couches défavorisées de la société mais remonte plus loin dans le temps et, cette fois, en détournant une légende populaire.
Extrait :
Chong, étendue nue, regardait les taches que dessinait au plafond, dans l'obscurité, la lumière de la lampe accrochée dehors, sous l'avancée du toit. A côté d'elle, un étranger dormait, ronflant tout son soûl.
Maintenant, je n'appartiens à personne. Me voici devenue la hwajia du Pavillon, la « fleur de la maison ».
Ainsi soliloquait-elle. Ce moment, elle mesurait toute la distance qui le séparait de la première nuit passée avec maître Chen. Désormais, elle avait le sentiment que son corps lui était devenue étranger. La voix qu'elle entendait n'était plus celle de la jeune fille d'alors. La première nuit, il lui avait semblé que son âme était prisonnière de ce monde obscur, de cette eau profonde où on l'avait précipitée ; la vie qu'on lui faisait mener était pour elle un mystère effrayant. Mais maintenant, elle avait l'impression que quelqu'un qui se souvenait d'elle flottait au-dessus du lit pour regarder son corps nu. Elle glissa sa main sous l'oreiller et y retrouva la pièce d'argent en forme de sabot à cheval que Liangjung lui avait donnée avec cette superbe habituelle des hommes avant l'amour. Elle referma sa main sur la pièce toute tiédie.
« Je me suis vendue. »
Elle repoussa la couverture, se leva, descendit du lit sans faire de bruit. Elle versa l'eau d'une grande jarre dans un bassinet, puis s'accroupit pour se laver le bas-ventre.
Dans cet univers où règne aussi les cadences infernales Shim Chong est progressivement dépossédée de tout, y compris de son identité. Elle apprend que la séduction peut-être un pouvoir et parviendra même à développer une forme de maternité.
Voir plus haut pour la rencontre avec l'auteur.
Amos Oz offre ici une série de « nouvelles » mettant en scène des habitants d'une localité israélienne imaginaire, Tel-Ilan. On peut presque lire ces scènes de la vie quotidienne comme un roman.
Parmi les personnages il y a un agent immobilier un brin encombrant, une femme médecin qui se demande pourquoi son neveu n'est pas dans le bus qui devait pourtant l'amener jusqu'à elle, un député à la retraite qui dit entendre de drôles de bruit, la nuit, dans la maison, un maire qui ne voit pas réapparaître sa femme...
Extrait de la nouvelle intitulée Creuser :
Entre Rachel et lui (Dan, son mari) régnait l'armistice ordinaire propre aux vieux couples, une fois que les querelles, les humiliations, les séparations temporaires leur eurent appris à examiner avec précaution chaque empreinte de pas et à contourner les champs des mines balisés. Cette prudence ressemblait assez, vue de l'extérieur, à une réconciliation laissant place à une sorte d'amitié sereine, de celles qui s'instaurent parfois entre les soldats de deux armées ennemies, se mesurant à quelques mètres de distance, enlisés dans une interminable guerre de tranchées.
Rien n'est sûr dans ce livre. Chaque nouvelle perpétue l'énigme.
Rédigé par William | Janvier 2010 | Commentaires (1) | Le 24/01/2010 à 23:24
Le 14 janvier, Luis Sepúlveda était de passage à Strasbourg. Ce fut l'occasion pour moi de rencontrer cet auteur que j'aime et dont je vous ai déjà parlé ici même à plusieurs reprises – à propos notamment de La lampe d'Aladino et, beaucoup plus récemment de L'ombre de ce que nous avons été -.
A trois jours du second tour de l'élection présidentielle, j'ai voulu savoir quel regard cet ancien exilé – du temps de la dictature de Pinochet – portait sur son pays.
Naturellement, il a d'abord été question de son dernier opus, paru chez Métailié, ainsi que des précédents – voir les chroniques ci-dessous sur certains d'entre eux -.
Bonne écoute.
Durée : 54 minutes
PS : un grand merci à Anne-Marie Métailié qui a assuré avec brio l'interprétation de l'auteur. Ce n'est pas tous les jours qu'on se retrouve à la même table d'un merveilleux auteur et d'une éditrice de renom.
Rédigé par William | Janvier 2010 | Commentaires (1) | Le 24/01/2010 à 20:47
Luis Sepúlveda, quelques livres...
Impossible de passer à côté de cet ouvrage qui est une réflexion sur le Chili de la dictature et de la transition démocratique. Luis Sepúlveda porte cette histoire en lui – il a subi, comme d'autres, la violence d'état - mais ne sombre jamais dans le pathos. En résulte un texte écrit avec une très grande dignité que l'on doit aussi lire comme un refus de tout abandon.
Et elle fut longue cette lutte, au Chili et en exil. Les camarades de la résistance intérieure ne laissèrent pas un seul jour de répit à la dictature. Tandis que des dirigeants pusillanimes négociaient une sorte de nouveau modèle inspiré du Guépard, où tout devait changer pour que tour reste pareil, les résistants socialistes, communistes, chrétiens de gauche, du MIR et du Front Patriotique Manuel Rodríguez se chargèrent de rappeler au dictateur, pendant seize ans, qu'il affrontait une dignité inspirée du Comte de Montecristo, dont la devise Ni oubli ni pardon serait adoptée et maintenue, et ce malgré les efforts claudicants de ceux qui négociaient un retour à la normalité démocratique, retour que le dictateur n'accepta que lorsque, malgré les assassinats et les disparitions systématiques, il se vit affaibli face à un peuple qui résistait.
La lecture de cet ouvrage permet de comprendre aussi comment Pinochet, surnommé outre-Manche « le patient anglais », arrive à maintenir une emprise sur son pays, malgré la fin de son régime.
Dans la curieuse démocratie chilienne, tous ceux qui la composent ne sont pas des démocrates et tous les démocrates n'en font pas partie.
J'ai apprécié aussi que l'auteur pointe aussi du doigt les faits et gestes d'hommes politiques appartenant davantage à son camp. Encore que, dans la citation ci-dessous – dont nous avons d'ailleurs parlé lors de l'interview, voir plus haut -, il est fait référence à un homme au parcours sinon sinueux, du moins complexe :
Frei n'a jamais reçu les familles de disparus.
Le livre a été publié en France en 2003. Nous, lecteurs, devons faire attention de replacer les propos dans leur contexte. Quand Luis Sepúlveda nous parle de l'influence du dictateur sur les élections, il fait référence au scrutin de 2006 – celui qui verra l'élection de Michelle Bachelet -. C'est d'ailleurs à la fin de cette année que Pinochet meurt sans jamais avoir été jugé.
Il est indéniable que Pinochet a pesé et pèsera encore sur le résultat des élections, car sa figure garantit la permanence au pouvoir des dirigeants les plus médiocres qu'ait donnés la politique chilienne, tant du côté de la Concertation que de la droite.
Sepúlveda s'intéresse à la société. Il aime comprendre et faire comprendre. D'où cette énergie, cet engagement qui ne se démentent pas même s'il lui arrive, comme ici, de s'arrêter et de constater les dégâts.
Pauvre Chili, condamné à supporter une pluie d'ordures.
Ce livre n'est pas qu'un aperçu de la réalité chilienne. Il y a de l'universel dans les propos de l'auteur. Comment ne pas souscrire à ses dires et ne pas les appliquer à notre propre pays quand il affirme :
Les deux options en jeu ne sont rien de plus que la synthèse d'une théorie : celle d'un consensus pour ne regarder ni derrière ni sur les côtés. Un consensus qui propose la paralysie intellectuelle, culturelle et sociale comme seule force de mouvement.
Ne soyez donc pas surpris de lire Sepúlveda citer des hommes qui ont une dimension universelle : Faulkner, Conrad, ou encore Cervantes.
Il me semble qu'ici, l'auteur devient – même s'il dit ne pas croire à la littérature engagée – un signal d'alarme pour la condition humaine.
De Guimarães Rosa j'ai appris que « raconter c'est résister », et sur cette barricade de l'écriture, je résiste aux assauts de la médiocrité planétaire qui plane sur le XXè siècle agonisant et le XXIè qui commence à peine.
Plus loin :
J'écris parce que j'aime ma langue et que j'y reconnais la seule patrie possible, car son territoire est sans limites et son pouls un acte permanent de résistance.
Quel souffle.
Ce livre fut et reste encore un événement. Il a en effet été traduit dans une trentaine de langues et adapté au cinéma voilà presque dix ans, contribuant à faire connaître Luis Sepúlveda dans le monde entier.
C'est l'histoire d'Antonio José Bolivar Proaño, un homme qui fut autrefois marié de force à une jeune femme stérile. Le couple part pour l'Amazonie. A partir de là, tout va de mal en pis. Le point d'orgue sera le décès de Dolores. Proaño décide pourtant de rester dans un environnement naturel hostile mais auprès des Indiens Shuars qui en font un des leurs.
En appendice, on apprend que Luis Sepúlveda a vraiment passé sept mois dans une tribu. Il a donc utilisé des morceaux de cette vie dans ce roman où, vous le verrez, il est aussi question de vengeance et de traque.
Comme je l'ai dit à Luis Sepúlveda, j'aime ses courtes histoires qui nous parlent d'hommes et de femmes dont la banalité n'est qu'apparente. Naissent de ces croisements de routes des pensées qui touchent, là encore, à l'universel.
Ici, vous ferez de nombreux voyages. Et vous revivrez avec l'auteur des rencontres avec des morts, comme à Bergen-Belsen où Sepúlveda nous dit toute la force d'un mot laissé par un prisonnier - « J'étais ici et personne ne racontera mon histoire » -. Vous serez peut-être ébahis comme je l'ai été par cet homme vivant dans la forêt qui s'incline quotidiennement devant la beauté de la nature environnante. Vous ferez également le voyage sur l'île de Mali Lŏsing dans l'Adriatique qui, avant le déferlement de haine dans les Balkans, était un carrefour d'identité, de langues.
Grâce à Sepúlveda on passe du temps avec un trapéziste uruguayen, avec le responsable bengali d'une casse de bateaux. On entend dans ce livre prononcer les noms de Fitzcarraldo, d'Avrom Sutzkever ou encore de Klaus Störtebecker - qui osa se soulever contre le taux d'imposition décidé par la ligue hanséatique à la fin du XIVè siècle -.
Pour quelques euros déboursés pour l'achat de ce livre, vous irez en Laponie. Vous entendrez parler de chasse à la baleine, de déforestation. Vous ferez la connaissance d'un épicier italien de Santiago, du douanier suisse de Laufenburg, d'un dirigeant socialiste chilien assassiné par la junte. Vous saurez maintenant que Luis Sepúlveda a des enfants, que sa présentation du chat Zorbas ne doit rien au hasard.
Oui, c'est une galerie de portraits à laquelle on a affaire ici. On pourrait penser que l'enchaînement va tuer le plaisir. Mais non. Page après page, Sepúlveda parvient à nous surprendre. Nous voici en compagnie de Miki Volek, d'un groupe de rock tchèque, d'Hemingway, du journaliste Juan Pablo Cárdenas, ou encore de Rosella, la tenancière d'une trattoria dont le commerce est menacé.
J'ai été très ému à la lecture de deux magnifiques textes. L'un est consacré à un plombier selon lequel « tout se répare sauf la mort ». L'autre évoque un morceau de vie du professeur Gálvez qui ne peut rentrer au Chili après avoir assisté aux obsèques de son fils, mort en exil en Allemagne.
Il s'agit de notes dont l'auteur entend se séparer. Notes qui, une fois mises en forme, nous parlent toujours de « petits » destins dans la grande histoire.
J'ai ri en lisant les mots sur son grand-père anarchiste qui lui fait boire de la limonade pour que, ensuite, il aille uriner sur les portes des églises.
On a affaire ici à un Sepúlveda qui se livre peut-être davantage. En particulier lorsqu'il évoque la prison, la torture.
J'ai évité d'en parler parce que la vie m'ayant toujours paru passionnante et digne d'être vécue jusqu'au dernier soupir, évoquer un accident aussi obscène me semblait une façon méprisable de l'insulter. Et puis parce que trop de livres de témoignage – la plupart très mauvais, malheureusement – ont été écrits sur le sujet.
Car l'auteur, ne l'oublions pas a été enfermé à Temuco pendant deux ans et demi. De ce passage en prison Sepúlveda dit se souvenir de la présence d'étrangers, notamment d'Israéliens, ce qui lui pose d'ailleurs question.
On lira avec effroi le passage où un militaire homosexuel surnommé Margarito lui inflige les pires traitements. Le prisonnier a osé dire en effet que les poèmes soumis pour avis par son geôlier avaient été écrits par quelqu'un d'autre.
Comme pour le livre précédent on voyage. Voyage en Bolivie avec les douaniers qu'il faut engraisser. Voyage en Équateur où le narrateur va au cinéma avec des prostituées. C'est aussi dans ce pays qu'on veut le marier de force. On lui fait croire qu'il est engagé pour rédiger les mémoires d'un colonel un peu gaga.
Mais de cet ouvrage je retiens surtout ce passage – évoqué dans l'interview – qui est d'une grande force émotionnelle.
L'autorisation de revenir dans mon pays me surprit à Hambourg. Pendant neuf ans je m'étais rendu chaque lundi au consulat chilien afin de savoir si je pouvais rentrer au pays. Neuf années où j'ai reçu des centaines de fois la même réponse : « Non, votre nom est sur la liste de ceux qui ne peuvent rentrer. »
Je vous parlais un peu plus haut de Zorbas. Le chat rencontre ici la mouette Kengah. Celle-ci vient de s'échouer sur son balcon. Elle est en train de mourir parce que, en pêchant des harengs, elle s'est faite coller les ailes par des nappes de pétrole. Kengah fait promettre à Zorbas d'apprendre à voler à l'enfant qu'elle porte.
Ne sachant comment faire, le chat va demander conseil à son ami Jesaistout qui passe son temps à lire des encyclopédies. On croise aussi d'autres chats ici qui ont pour nom Colonello, Secrétaria et Vent-debout et dont il s'agit, pour le personnage principal, de s'adjoindre les services. Zorbas ira même jusqu'à négocier avec des rats pour qu'ils ne mangent pas le nouveau-né.
Je ne saurais trop conseiller ce charmant petit livre traduit par Anne-Marie Métailié – dont vous avez pu apprécier la belle voix lors de l'interview de Luis Sepúlveda – à des enfants qui entendent plus que jamais parler d'environnement.
Par l'encre du calamar ! En mer, il arrive des choses terribles. Parfois je me demande si quelques humains ne sont pas devenus fous, ils essayent de faire de l'océan une énorme poubelle. Je viens de draguer l'embouchure de l'Elbe et vous ne pouvez imaginer la quantité d'ordures que charrient les marées ! Par la carapace de la tortue ! Nous avons sorti des barils d'insecticide, des pneus, des tonnes de ces maudites bouteilles de plastique que les humains laissent sur les plages, indiqua Vent-debout avec colère.
Tout se résoudra lorsque Zorbas brisera un tabou : parler le langage des hommes.
Je n'en dis pas plus.
Rédigé par William | Janvier 2010 | Commentaires (0) | Le 24/01/2010 à 20:45
Je découvre, avec ce roman, la collection dirigée par Jean-Noël Schifano, « CONTINENTS NOIRS », qui souffle, cette année, ses dix bougies. Mais peut-on parler de roman ici tant le livre s'apparente davantage à mes yeux à un récit ?
Il s'ouvre sur les interrogations d'un homme de foi guinéen, Mamadou Galouwa, surnommé l'imam Fatwa. Il vieillit et s'inquiète de la « concurrence » d'un autre chef religieux musulman, plus jeune. Il lui faut absolument retrouver du prestige auprès des autres villageois. Mais comment faire lui qui n'a pas effectué, comme tout membre de l'oumma en a pourtant l'obligation, le hajj, le pèlerinage à la Mecque ?
C'est là qu'intervient un autre personnage : Ladji Oumarou. Il propose à Mamadou Galouwa un billet pour la ville de naissance de Mahomet en échange de sa fille, Hèra, jeune adolescente de quinze ans.
Séduit par la perspective d'aller voir de près la Kaaba, l'imam s'inquiète pourtant de laisser sa fille à un homme dont il se méfie. Il convoque alors Hèra, la met au courant des termes du marché qu'il refuse parce qu'il a d'autres perspectives pour elle. Il l'oblige à partir pour Conakry, travailler chez un certain Bouna, qui tient une auberge. La petite, selon le père, sera employée en cuisine.
C'est là que les ennuis commencent pour l'adolescente car Bouna va vite faire tomber le masque et révéler sa vraie personnalité :
Chaque homme est au moins trois personnes, dit le cordonnier : celle que les autres voient, celle que lui-même voit et celle qu'elle est en réalité.
Car si l'aubergiste a promis d'honorer la volonté de l'imam selon laquelle sa fille doit rester vierge, il n'a pas pour autant juré de ne pas souiller son corps par d'autres moyens.
Pendant une semaine, Bouna badigeonna de teinture d'iode et de pénicilline le sexe d'Hèra. Il songea qu'en lui interdisant cet accès l'imam l'autorisait implicitement à se servir de l'autre passage. Alors il commença à lui masser l'anus avec de la vaseline et à lui enfoncer un doigt puis des objets plus gros.
Hèra devient un véritable objet sexuel pour les clients de l'établissement. Dans ce cauchemar, elle fait la connaissance de Maciré, autre esclave de Bouna avec qui elle a eu une petite fille, Fatoumata. C'est d'ailleurs cette dernière qui sera à l'origine – je ne veux pas en dire trop – d'un des nombreux rebondissements.
Il est bien difficile de s'extraire de la lecture de ce livre tant il se passe de choses ici. Il faut rendre hommage à Libar M. Fofana pour ses descriptions extrêmement naturalistes d'un pays d'Afrique où le poids de la tradition, le qu'en-dira-t-on, semblent des totems intouchables. L'auteur questionne de façon directe, parfois crue, le poids de la religion, la place de la femme dans la société, le sexe. J'ai particulièrement apprécié ce regard de l'intérieur qui n'appelle ni commisération ni misérabilisme. Il n'y a pas d'artifice. Un fait est un fait pour cet écrivain qui a fui la Guinée alors que son père croupissait en prison.
De prison il est aussi question dans ce livre. Et vous verrez pourquoi en le lisant. Car Hèra est avant tout une guerrière qui n'accepte pas le déterminisme. Il lui en faudra de l'énergie pour affronter la mort d'une amie, le combat avec Yarie - la sœur de Bouna – et les a priori d'un autre personnage-clef de cette histoire : Morlaye.
N'étant pas – loin s'en faut – un spécialiste de la littérature africaine, j’ai été enchanté par l'écriture à la fois colorée, parfois naïve et en même temps extrêmement crue de Libar M. Fofana. On rit aussi en lisant cette histoire, en particulier quand Yarie, qui tente de reprendre l'auberge de son frère, se voit contrainte de quitter les lieux sous la pression d'hommes et de femmes particulièrement bruyants.
Formidable message d'espoir Le diable dévot me semble être une très belle façon de commencer une nouvelle année littéraire. Car sa lecture donne de l'énergie pour les trois cents et quelques jours restants de 2010.
Je vous avais déjà parlé, ici-même, d'un précédent roman de Pascal Garnier, dont je conserve un souvenir mémorable : Lune captive dans un œil mort – décembre 2008 -. L'auteur se rappelle à notre bon souvenir avec ce nouvel opus qui, une nouvelle fois, décoiffe.
C'est l'histoire d'un couple qui prend la route. Il s'appelle Marc. Elle s'appelle Anne. Elle est, depuis longtemps semble-t-il, internée au Perray-Vaucluse, pavillon 4. Et si son père l'a arrachée pour quelque temps à son environnement c'est parce qu'il juge qu'un peu d'air frais lui – leur ? - ferait du bien, malgré les risques :
Pendant des années, elle avait essayé de le faire craquer, elle lui avait tout fait, sans jamais parvenir à ébranler l'impassibilité monolithique de ce père aussi lisse et vertical qu'une glace d'armoire.
Mais où partir ? Loin, de préférence. A Villa O'Higgins, tout là-bas, à l'extrême-pointe de la Terre de Feu ?
Loin... Il n'y avait jamais été. Il se demanda à quoi ça pouvait ressembler. A rien, sinon, ça ne serait pas si loin. Loin, tout est différent, incomparable, une découverte de chaque instant.
De grand loin, il n'en est pas question. Ce sera plutôt le Touquet. Dans un premier temps. Cela devrait permettre à Anne de croiser à nouveau d'autres humains. A l'hôtel, le père regarde sa fille et l'écoute parler. Il l'entend dire crûment qu'elle a envie de faire l'amour avec Désiré, le barman de l'hôtel où ils sont descendus.
Plus tard il y aura une autre rencontre. Avec Zoltan.
Je, Zoltan, Hungaria
Car le voyage se poursuit. Direction Agen, via Limoges. A chaque fois, Marc s'enfonce un peu plus pendant qu’Anne prend l’ascendant. Et puis il y a ces choses qui se produisent, qui n'ont l'air de rien : la blessure de Marc avec une statue qui provoque une paralysie temporaire, la disparition d'un citoyen hongrois.
Pascal Garnier excelle dans la description d'une mécanique qui s'enraye sans que l'on ne sache vraiment quand tout cela commence. Il y a une montée progressive du péril. Tout commence de façon banale avec cet homme, Marc, qui a perdu sa femme et vit avec Chloé, sa nouvelle compagne ...
Chloé n'était pas dans le casting, il n'y avait aucun rôle pour elle, pas même au téléphone.
... et tout se grippe progressivement.
J'aime le climat angoissant, souvent cynique de cet auteur qui, à mon sens, trouve toujours de quoi faire un clafoutis littéraire avec deux queues de cerise. Car honnêtement, mettre en scène un road-movie avec deux personnages – pardon, trois avec le chat Boudu – dont l'action se déroule entre le Pas-de-Calais et le Lot-et-Garonne avec des personnages qu'en apparence rien ne distingue de leurs semblables, peut paraître d'une banalité confondante.
Seulement voilà, Pascal Garnier sait mettre les bons ingrédients là où il faut et transformer un petit livre en un grand dont le goût reste longtemps en bouche.
Enthousiasmé par la lecture de Le Grand Loin, j'ai voulu lire un autre roman de Pascal Garnier.
Paru au mois de mars dernier, L’A26 est encore une histoire de couple.
Yolande peut avoir entre vingt et soixante-dix ans. Elle a le grain et les contours flous d'une vieille photo. On dirait qu'une fine poussière la recouvre. Il y a une jeune fille dans cette carcasse de vieille femme.
Son frère, Bernard, est employé de la SNCF :
C'est un homme d'une cinquantaine d'années. Il a le visage de quelqu'un à qui on demande un franc, l'heure, ou un renseignement dans la rue. En passant derrière sa sœur, il l'embrasse sur la nuque : « Bonsoir » et va s'asseoir face à elle. Il croise les doigts, fait craquer ses jointures avant de déplier sa serviette. Il a le teint jaune, des poches violacées sous les yeux. Ses cheveux plaqués sur le côté portent l'auréole de la casquette imprimée tout autour.
En quelques pages seulement, Pascal Garnier plante le décor. Un terme qui prend en compte les personnages tant ces derniers semblent se fondre dans leur environnement. Un environnement où l’ennui semble être la chose la mieux partagée.
Voyez donc Yolande qui regarde le monde à travers sa fenêtre. Elle est cloîtrée chez elle et elle n’accepte que son frère entre ses quatre murs. Environnement fermé, individus emprisonnés en eux-mêmes. Comment ne pas s’ennuyer ici à mourir ?
La mort, justement. Elle est omniprésente. Bernard n’en aurait plus que pour trois mois. Est-ce pour cela qu’il tue ? C’est d’abord Maryse, une auto-stoppeuse, qui trépasse. Plus loin, ce sera Irène. Et puis, il y a le décès d’un gamin, qui voulait déposséder Bernard de son portefeuille. La mort, on n’en parle pas. Tout est caché. Il y a du Claude Chabrol chez cet écrivain, même si ce dernier semble moins s’intéresser aux bourgeois.
Malgré leurs vices, les personnages de L’A26 vivent ensemble. Outre Yolande et son frère, il y a Jacqueline, l’amie de toujours de Bernard qui a épousé Roland avec qui elle tient un café. On se dit alors qu’ils ont quand même de l’intérêt les uns pour les autres. Mais tout ceci n’est qu’un leurre. Les apparences sont trompeuses :
Elle (Yolande) s'en fout, elle s'en est toujours foutue de tout ce qui n'était pas elle. On ne peut pas parler d'égoïsme, elle n'a jamais eu conscience des autres. Des figurants, tout au plus, son frère y compris. Quand elle est rentrée à la maison, le crâne rasé, pour ne plus jamais en ressortir, elle avait l'air soulagé, un visage de jeune nonne, sereine. Ils ne voulaient plus d'elle, elle n'avait jamais voulu d'eux. Les choses enfin étaient claires, en ordre, chacun chez soi. Elle n'a jamais souhaité autre chose que cette vie de chat, flatteries et nourritures. »
Là encore, la face cachée des personnages se révèle progressivement. Et on réalise combien ce qui est enfoui n’attend qu’une étincelle pour faire exploser le tout.
Remarquable roman qui décortique avec brio l’âme humaine dans ce qu’elle a de pire. L’art de cet écrivain consiste à ne pas nous montrer cette horreur avec de grandes tirades. Non, Pascal Garnier est un pro du détail. Le détail qui explique tout. Le détail qui tue. Et
- Non mais regarde-toi ! avec ton gros bide qui déborde de partout, ta langue pâteuse et tes yeux de veau ! Ah, il est beau le footballeur ! - Je t'emmerde ! Tu t'es regardée toi, avec tes nichons gants de toilette et tes tifs serpillière ? T'arriverais pas à faire bander le dernier des bicots qui bosse sur le chantier. T'es vieille, ma vieille, t'es moche et tu sens l'eau de vaisselle.
On a envie de les passer par les armes ces deux-la. Et quand ils commencent à s’en prendre l’un à l’autre, on boit du petit lait. On aurait presque envie de les titiller, de les liguer encore plus l’un contre l’autre. Quel horrible sentiment, pensez-vous ? Sans doute.
La fin est encore un feu d’artifice. Une fin qui donne envie d’autre chose, envie d’un ailleurs. Et cette phrase est comme annonciatrice de son dernier opus :
C'est tellement grisant le grand loin. Peu importe où l'on va, on y arrive toujours.
Rédigé par William | Janvier 2010 | Commentaires (1) | Le 06/01/2010 à 21:06
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