Tous les sites d'ARTE :

> retour sur arte.tv

S'abonner au flux RSS

Le poing et la plume


Le présentateur français d'Arte Reportage - 18h50 le samedi - parle de livres et de musique en essayant d'être "péremptoire dans l'admiration et modeste dans le dénigrement" (Jean-Philippe Toussaint)


Rubriques

Août 2008 (3 mess.)

Août 2009 (11 mess.)

Août 2010 (1 mess.)

Août 2011 (4 mess.)

Avril 2008 (10 mess.)

Avril 2009 (12 mess.)

Avril 2010 (15 mess.)

Avril 2011 (6 mess.)

Décembre 2008 (12 mess.)

Décembre 2009 (12 mess.)

Décembre 2010 (3 mess.)

Décembre 2011 (4 mess.)

Février 2008 (19 mess.)

Février 2009 (8 mess.)

Février 2010 (5 mess.)

Janvier 2008 (8 mess.)

Janvier 2009 (11 mess.)

Janvier 2010 (6 mess.)

Janvier 2012 (6 mess.)

Juillet 2008 (9 mess.)

Juillet 2009 (9 mess.)

Juillet 2010 (7 mess.)

Juillet 2011 (1 mess.)

Juin 2008 (10 mess.)

Juin 2009 (8 mess.)

Juin 2010 (6 mess.)

Juin 2011 (3 mess.)

Mai 2008 (8 mess.)

Mai 2009 (16 mess.)

Mai 2010 (5 mess.)

Mai 2011 (5 mess.)

Mars 2008 (15 mess.)

Mars 2009 (10 mess.)

Mars 2010 (7 mess.)

Novembre 2008 (11 mess.)

Novembre 2009 (7 mess.)

Novembre 2010 (5 mess.)

Novembre 2011 (5 mess.)

Octobre 2008 (3 mess.)

Octobre 2009 (6 mess.)

Octobre 2010 (6 mess.)

Octobre 2011 (3 mess.)

Septembre 2008 (10 mess.)

Septembre 2009 (8 mess.)

Septembre 2010 (7 mess.)

Septembre 2011 (7 mess.)

Billets récents

Mario Cuenca Sandoval, Le voleur de morphine, Passage du Nord-Ouest, traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon

Baek Nam-Ryong, Des amis, Actes Sud, Traduit du coréen (République populaire démocratique de Corée) par Patrick Maurus et Yang Jung-Hee, fin

Baek Nam-Ryong, Des amis, Actes Sud, Traduit du coréen (République populaire démocratique de Corée) par Patrick Maurus et Yang Jung-Hee

Yi Ch'ŏngjun, Dialogue avec un vieil arbre géant, Nouvelles traduites du coréen sous la direction de Kim Jung-Sook, avec Patrick Maurus, Actes Sud

Katharina Hacker, Les fraises de la mère d'Anton, trad. de l'allemand par Marie-Claude Auger, Christian Bourgois

Médias

Les Vidéos du blog

Les Sons du blog

Les Images du blog

Archives

février 2012 (1 mess.)

janvier 2012 (5 mess.)

décembre 2011 (4 mess.)

novembre 2011 (5 mess.)

octobre 2011 (3 mess.)

septembre 2011 (7 mess.)

août 2011 (4 mess.)

juillet 2011 (1 mess.)

juin 2011 (3 mess.)

mai 2011 (5 mess.)

avril 2011 (6 mess.)

décembre 2010 (3 mess.)

novembre 2010 (5 mess.)

octobre 2010 (6 mess.)

septembre 2010 (7 mess.)

août 2010 (1 mess.)

juillet 2010 (7 mess.)

juin 2010 (5 mess.)

mai 2010 (6 mess.)

avril 2010 (16 mess.)

mars 2010 (7 mess.)

février 2010 (6 mess.)

janvier 2010 (5 mess.)

décembre 2009 (12 mess.)

novembre 2009 (7 mess.)

octobre 2009 (6 mess.)

septembre 2009 (8 mess.)

août 2009 (11 mess.)

juillet 2009 (8 mess.)

juin 2009 (10 mess.)

mai 2009 (16 mess.)

avril 2009 (13 mess.)

mars 2009 (10 mess.)

février 2009 (8 mess.)

janvier 2009 (12 mess.)

décembre 2008 (13 mess.)

novembre 2008 (11 mess.)

octobre 2008 (3 mess.)

septembre 2008 (10 mess.)

août 2008 (3 mess.)

juillet 2008 (9 mess.)

juin 2008 (12 mess.)

mai 2008 (9 mess.)

avril 2008 (11 mess.)

mars 2008 (19 mess.)

février 2008 (6 mess.)

janvier 2008 (8 mess.)

Liens

Duo Lisma

Interlignes

Blog de Hubert Nyssen

Renaud Grizard

Librairie "Soif de lire" à Strasbourg

Centre National du Livre

Site de Jean-Marie Blas de Roblès

Blog de l'Herne

Contre-feux

François Bon : le tiers livre

Michel Volkovitch

Fred Griot

Lekti Ecriture

Frédéric Sabourin

Profil

Nom d'auteur : William Irigoyen

Description : Le présentateur d'Arte Reportage - 18h50 le samedi - parle de livres et de musique selon le principe...

Lire la suite...

avatar

Mario Cuenca Sandoval, Le voleur de morphine, Passage du Nord-Ouest, traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon

 

 

«Je» de guerre

 

Édité pour la première fois en France, l’Espagnol Mario Cuenca Sandoval signe un roman ayant pour cadre la Corée en proie à la guerre (1950-1953). Mais le conflit n’est qu’un prétexte pour aborder des questions littéraires, notamment la création de personnages et les liens qui les unissent – ou non – à l’écrivain.

 

 

On peut aimer la sagesse, en faire profession même, mais aimer se jouer d’elle. Mario Cuenca Sandoval, qui enseigne la philosophie à Cordoue, est redoutable dans cette entreprise. Pourtant, dès les premières lignes, ce roman ne laisse pas immédiatement entrevoir cela. Il faut donc beaucoup de temps avant de prendre conscience que son écriture « classique » sort progressivement de ses rails. Bentley le Maigre, personnage principal de ce livre, tente de trouver une explication rationnelle à sa mission qui l’a emmenée en terre hostile, la Corée des années cinquante, où ce parachutiste américain vient d’atterrir en pleine nuit, après avoir bravé le feu des batteries ennemies. À l’époque, communistes zélés soutenus par la Chine et l’URSS affrontent militairement les puissances occidentales, États-Unis en tête.

 

« Le pire de la guerre arriva avec les Chinois, habitués dès leur plus jeune âge à faire de la gymnastique et à fortifier chaque centimètre de leurs corps comme s’il ne leur appartenait pas, comme si c’était un prêt de la société ou de l’État, et puisque ces corps bien dressés n’étaient pas à eux mais à l’État, ils s’en détachaient avec un naturel étonnant, s’élançaient dans les tranchées ennemies par centaines, par milliers, comme des insectes contre un panneau électrique. »

 

Bentley, qui vient de Jericho dans le Vermont, est tout sauf une bête à bon Dieu. Il serait plutôt un ragondin ou une souris, en tout cas un animal à quatre pattes qui, comme d’autres, manque singulièrement de hauteur. Pour l’élévation d’esprit, il cherchera du côté de Wilson Reyes, un Colombien qui combat aux côtés de l’Oncle Sam. Au cours d’une mission, ce dernier lui confie son admiration pour Edgar Allan Poe. Le lecteur pourrait croire que Mario Cuenca Sandoval signifie ainsi une filiation avec l’auteur des inoubliables Histoires extraordinaires. S’il en est une, elle est sans doute à chercher dans un rapport aux paradis artificiels, l’alcool mais aussi et surtout la drogue, d’où cette initiation faite par Wilson Reyes à Bentley :

 

« Vous savez pourquoi elle se nomme ainsi, soldat Bentley ? D’où lui vient ce nom de “morphine” ? C’est, voyez-vous, un choix d’une justesse poétique saisissante. Son inventeur, un pharmacien allemand qui s’appelait Sertüner, voulait ainsi rendre hommage à Morphée, le dieu grec du Sommeil. »

 

Wilson Reyes symbolise l’ouverture à un autre monde. Et c’est d’ailleurs à lui que Mario Cuenca Sandoval fait franchir une frontière. En faisant grossir les rangs des Missing in action, des portés disparus, il l’introduit au plus près de l’ennemi, celui des adeptes de la faucille et du marteau. Parmi eux, il y a Han Dong-Sun, enfant de la guerre qui ne comprend d’abord pas pourquoi les siens aident un ennemi du peuple. Le jeune homme assiste, médusé, au spectacle que lui offre le soldat colombien blessé et recueilli par la famille Goh. Le père est médecin, il administre à son patient de la morphine.

 

« Où vont les tremblements quand ils partent ? »

 

Pendant ce temps, Bentley le Maigre demande régulièrement des nouvelles de son camarade de combat à un lieutenant répondant à l’énigmatique patronyme de Qwerty Caplan. Qwerty, comme les premières lettres d’un clavier de machine à écrire américaine. Le lecteur commence alors à sentir qu’au-delà de l’histoire se joue un véritable jeu littéraire. Le roman s’enrichit de multiples tiroirs qui empêchent toute classification du livre.

 

« L’enquête » continue sur la disparition de Wilson Reyes en proie à des hallucinations où il est souvent question de rhinocéros. Rappelons que, chez Ionesco, cet animal est porteur d’une maladie, le totalitarisme. On se plaît alors à penser que chez Mario Cuenca Sandoval, il pourrait s’agir d’une mise en garde contre toute interprétation justement cartésienne, voire dogmatique de la littérature, du monde.

 

« Il n’est même plus de mots pour dire nord ou sud. Il n’est plus de mots revêtant un sens. Ou alors un seul, sphérique, silencieux, qui englobe et engloutit tout en même temps, la gueule du silence dévorant tout sur son passage depuis que le premier missile a percé des tympans. Quant au temps, il donne l’impression de se trouver hors du rayon de la sphère. Là-bas, à l’intérieur, protégé de la mitraille, sans son. Or sans son, il n’y a pas de temps possible, telle est l’équation. »

 

Pour des raisons inexplicables ici, le roman change une nouvelle fois de direction. Et le narrateur d’introduire Friedrich Nietzsche qui, selon son ami le théologien Franz Overbeck, croyait être plusieurs personnes. Voilà peut-être – il ne faut rien affirmer avec Sandoval – la colonne vertébrale de ce roman : l’écrivain qui donne l’impression de se démultiplier à travers ses différents personnages. Mais pour cela il faudrait se mettre à nu. Or ici, la démarche est vouée à l’échec. Comme le signifie Pessoa dans ses English poems, on n’échappe pas à son masque.

 

Article paru dans la Quinzaine littéraire, N°1054, du 1er au 15 février 2012

 

Rédigé par William | Janvier 2012 | Commentaires (0) | | +

Le 01/02/2012 à 19:32

Baek Nam-Ryong, Des amis, Actes Sud, Traduit du coréen (République populaire démocratique de Corée) par Patrick Maurus et Yang Jung-Hee

 

La couverture du livre ne laisse aucun doute quant à la nationalité de l’auteur. Baek Nam-Ryong est nord-coréen et s’il traverse les frontières – littéraires en tout cas -, c’est grâce à un homme dont je vous parlais dans une chronique précédente, Patrick Maurus, spécialiste du pays du matin calme, professeur à l’INALCO (Institut National des Langues et des Civilisations Orientales) de Paris.

 

copyright g.josse-rhizome

 

 

Vous le verrez dans ces deux chroniques, Patrick Maurus a des propos étonnants. Cette interview, réalisé avec Eric Bergeron dans le cadre de l’émission Arte Reportage – le samedi à 18h50 côté français – montre combien il est important d’aller au-delà de l’étiquette de « dernier bastion stalinien de la planète » qui colle à la peau de la Corée du Nord.

 

On se trompe si l’on voit là une démarche pernicieuse visant à défendre le régime de Pyongyang. Patrick Maurus note des « évolutions » dans ce pays, à défaut d’utiliser le terme de « révolution » ou de « grande réforme ».

 

Respectons son point de vue étayé par de réguliers voyages en Corée du Nord, pays où il se rend parce qu’il y a des contacts avec de nombreux écrivains. Selon Patrick Maurus, et c’est sans doute ce que j’apprécie beaucoup dans ses propos, la littérature permet d’aller plus loin que la politique.

 

 

Propos déjà tenus dans la préface du roman :

 

Bien loin de nous l'idée de dire aux lecteurs ce qu'ils doivent lire, mais il n'en reste pas moins que prétendre se plonger dans un texte issu d'une société et d'une culture inconnues, ce n'est pas jouir d'une liberté mais s'exposer inévitablement à mettre en jeu des représentations françaises par définition préexistantes. N'existant pas, c'est-à-dire n'étant pas représentée, la Corée du Nord ne sera lue que comme pays d'Asie-Orient : barbarie, foule, pluriel, jeunesse, copie, fourberie, danger, etc. ça dure depuis Eschyle et ça n'est pas prêt de cesser.

 

Et de poursuivre avec Baek Nam-Ryong, écrivain né en 1949, auteur d’une vingtaine d’œuvres, actif dans le mouvement littéraire dit du 15 avril (qui prône moins d'héroïsme et plus de réalisme dans la littérature). Il est aujourd’hui un romancier représentatif.

 

Raison de plus pour lire, poursuit Patrick Maurus dans cette même préface, Baek Nam-Ryong par la médiation du traducteur et du livre publié, et d'admettre, le temps d'une lecture, que l'information sur la Corée du Nord peut ne pas provenir uniquement de dénonciateurs qui n'y ont jamais mis les pieds.

 

 

 

L’histoire est simple et la résumer se fait en quelques lignes : le juge Jong Jin Woo est saisi d’une affaire de divorce. Chai Soon-Hwi ne supporte plus son mari Ri Sok-Chun. Le magistrat entame alors une enquête et comprend ce qui ne va plus : l’ouvrière s’enorgueillit d’être devenue contre-alto dans une troupe artistique régionale, d’autant plus que son mari trime pour mener à bien un projet qui lui tient à cœur, une invention qui pourrait profiter à l’entreprise, donc à la patrie.

 

Une fois passée l’excitation de lire le premier livre nord-coréen traduit en français, le lecteur peut légitimement craindre l’omniprésence d’une phraséologie marxiste-léniniste. Ne soyons pas candides, elle existe bel et bien. Exemples :

 

Elle avait perdu ses parents dans un bombardement des salauds d'Américains pendant la guerre, elle avait grandi dans un orphelinat et dans une école maternelle. Elle ignorait les notions de moi, de mon avenir, de mon but.

 

Plus loin :

 

Le gouvernement a dépensé beaucoup d'argent pour les équipements de pompage pour puiser de l'eau de la rivière. A partir de là, les gens ont pu profiter de la vie culturelle tout autant que les bons villages.

 

Ou encore :

 

(…) la gratitude pour le parti qui avait préparé le sommet du bonheur, le respect pour les gens plus âgés, et la promesse des jeunes mariés.

 

Une petite « dernière » :

 

Une famille où règne l'amour est un monde beau où grandit l'avenir.

 

Les phrases de ce type ne manquent pas. Mais s’arrêter à cela serait un peu court. Car en fait, ce roman fourmille d’informations sur la vie quotidienne. Selon Patrick Maurus, la littérature nord-coréenne est dans une phase de transition. Il parle de :

 

(…) passage de la littérature nord-coréenne de la topique héroïque militariste à la topique scientifique pédagogique peut potentiellement profiter à des femmes.

 

De quelles informations s’agit-il ? Et bien on apprend que l’alcoolisme existe en Corée du Nord, ce qui dément l’idée selon laquelle le pays serait le paradis communiste sur terre. On y attrape aussi des maladies (ce qu’avance la femme du juge). Et puis des actes de corruption visent des responsables politiques :

 

Parce qu’était poursuivi un conseiller du département de distribution d'électricité qui s'était servi exagérément d'une couette électrique qu'il avait inventée, en trompant la nation qui se devait de consommer avec modération.

 

C’est à se demander ce que fait la censure !

Rédigé par William | Janvier 2012 | Commentaires (0) | | +

Le 20/01/2012 à 10:02

Baek Nam-Ryong, Des amis, Actes Sud, Traduit du coréen (République populaire démocratique de Corée) par Patrick Maurus et Yang Jung-Hee, fin

 

Plus sérieusement par rapport à la fin de la chronique ci-dessus, Des amis montre combien il est nécessaire de se documenter avant de parler de la Corée du Nord. Ici, comme le dit Patrick Maurus, il n’y a pas besoin de savoir lire entre les lignes. Tout est à portée de mains.

 

 

Et puis, à tous ceux qui rechigneraient à entrer dans ce roman signalons que Chai Soon-Hwi a un côté Emma Bovary. Loin de moi l’idée de mettre Baek Nam-Ryong et Gustave Flaubert sur le même plan. Pourtant, il est indéniable que la cantatrice se met à avoir des rêves de grandeur, qu’elle veut fuir la réalité sociale. On peut donc aborder cette œuvre de ce point de vue-là même s’il faut manier avec prudence la notion de bovarysme :

 

 

Rendons grâce à Patrick Maurus d’avoir fait connaître ce roman à un public francophone. A l’écouter, on devine aisément que ce fut un combat, ce qui m’a d’ailleurs inspiré une question à l’intéressé : « maintenant que vous rendez possible l’exportation de la littérature nord-coréenne, voyez-vous votre prestige augmenter à Pyongyang et ailleurs en Corée du Nord ». L’intéressé surprend par sa modestie :

 

 

Avant de mettre un point final à cette chronique, je voudrais vous inviter à voir « Ici Séoul, on prépare un nouveau Nord », le nouveau web-reportage d’Arte Reportage (>LIEN VERS LE WEB-DOCUMENTAIRE D'ARTE REPORTAGE). Il montre comment la Corée du Sud prépare les futurs dirigeants… du Nord.

 

Bon visionnage, bonne lecture.

 

La pratique de ces deux activités, non simultanées tout de même, est d’ailleurs fortement recommandée !

Rédigé par William | Janvier 2012 | Commentaires (0) | | +

Le 20/01/2012 à 10:06

Yi Ch'ŏngjun, Dialogue avec un vieil arbre géant, Nouvelles traduites du coréen sous la direction de Kim Jung-Sook, avec Patrick Maurus, Actes Sud

 

 

Des hommes en colère

 

Disparu en juillet 2008, le Sud-Coréen Yi Ch’ŏngjun a laissé une œuvre dense, très estimée dans son pays. Romancier, cet écrivain est aussi et peut-être avant tout connu pour ses nouvelles – une centaine – dont celles-ci écrites sur trois décennies.

 

Il y a vingt ans, les éditions Actes Sud faisaient connaître au public français l’œuvre de Yi Ch’ŏngjun. Le lecteur ignorant mais curieux entrera très facilement dans l’univers de cet écrivain, surtout s’il souhaite lire autre chose sur le « pays du matin calme » que les traditionnelles bisbilles diplomatiques entre le nord et le sud de la péninsule. Pour cela, il faut d’abord écouter les propos préliminaires du directeur de la collection « Lettres coréennes » expliquer ce qui fait la singularité de l’auteur. Patrick Maurus dont le rôle de passeur est incontesté rappelle que l’écrivain est originaire d’une province ostracisée par le pouvoir politique. Aujourd’hui, poursuit-il, le racisme intérieur n’a pas disparu, « ces provinciaux-là sont toujours accusés de fourberie, de dissimulation, de malhonnêteté. »

 

Cela explique sans doute le sentiment de dureté qui se dégage de ce recueil de nouvelles écrites entre les années soixante et quatre-vingt. Les personnages donnent l’impression de rejeter « ceux qui les rejettent, y compris dans le domaine économique ». Et cela commence dans Le fil lorsqu’un journaliste est précisément envoyé dans cette province pestiférée, celle où lui-même est né. Son rédacteur en chef lui demande de rapporter un sujet. Une fois arrivé sur place le reporter rencontre un homme qui lui raconte l’histoire d’un funambule perturbé par une éducation paternelle très stricte. Hanté par un drame familial, l’acrobate tente en vain de cacher son déséquilibre à une femme qui admire d’autant plus ses jambes qu’elle-même boite.

 

« Ne bande pas ton arc si ton carquois est vide » dit un proverbe coréen qui pourrait servir de ticket d’entrée à la nouvelle suivante intitulée La cible. Sŏk Chuho, procureur de vingt-huit ans, est subjugué par une séance de tir à l’arc lors d’une méditation matinale au Pavillon du Tigre du Nord. Cela lui change des sempiternelles parties de paduk auxquelles participent d’éminentes notabilités qu’il veut absolument écraser alors que cette version coréenne du go est censée être un apprentissage de la Voie. Très vite, l’attention de l'homme de loi est attirée par la fille du propriétaire des lieux qui, bien qu’âgée de quinze ans, n’est pas mariée. Chuho revient régulièrement sur les lieux afin de s’adonner à sa nouvelle passion pour les arcs et les flèches jusqu’au drame final.

 

Il y a aussi beaucoup de colère chez Hŏ Pongdo qui ordonne systématiquement à son apprenti de détruire ses ouvrages de poterie. Le cœur du jeune homme est à chaque fois brisé par cet acte imposé dont il ne comprend pas le sens. Du moins le croit-il jusqu’à ce que le maître, après avoir reçu une visite, disparaisse du jour au lendemain. Le nouveau potier, ne pouvant plus compter que sur ses propres forces, reprend alors le flambeau et comprend que celui qui possède ce vase deviendra riche. Mais la richesse dont il est question ici n’a rien à voir avec celle des conditions matérielles. Comme chez Jean de La Fontaine, le travail est un trésor, ce que finira par découvrir l’ancien apprenti après avoir lui-même été contraint de casser ses travaux à coups de marteau.

 

À la lecture de ce recueil, il est permis de se demander si le terme de nouvelles est approprié. Les textes de Yi Ch’ŏngjun ont beau avoir la force de la brièveté, ils laissent aussi beaucoup de place aux personnages, à leur installation. Quand ces derniers ne nourrissent pas une certaine animosité vis-à-vis de leurs contemporains, ils semblent vouloir en découdre avec leur propre destinée. Dans Les portes du temps un photographe ambitionne d’immortaliser l’avenir. « J’essaie de ne rien interpréter au moment où je prends mes photos. Je prends simplement des photos. L’interprétation, c’est pour plus tard. Je veux dire que les photos reçoivent enfin mon interprétation et leur sens quand elles sont tirées. Dans ce cas, qu’est-ce que mon acte de photographier ? Je photographie plutôt une période du futur. Et mon temps de ce moment-là vit sous le nom de futur » dit Yu Chongyŏl qui, après avoir tenté de décloisonner le temps, mourra après s’être approché trop près d’un bateau de réfugiés. Les frontières ne disparaissent jamais vraiment.

 

Dialogue avec un vieil arbre géant ravira sans doute les amateurs de philosophie qui reprochent parfois à la littérature d’Extrême-Orient ses formules énigmatiques. Ici, la place de l’homme, l’immanence de l’univers ou encore la permanence de l’art (Le taureau de Chigwan) sont questionnées dans une langue simple qui sait aussi faire la part belle aux situations invraisemblables. Ainsi quand le narrateur s’entretient avec un gingko – plus ancienne famille d’arbres connue – de... littérature : « La littérature, dans un certain sens, est un moyen de prise de conscience et de pratique, qui commence là où on tourne le dos à dieu et qui essaie de résoudre toutes les questions concernant la vie, la mort, de s’en charger dans les limites de sa capacité et de sa responsabilité. »

 

Article paru dans la Quinzaine littéraire, N°1053, du 16 au 31 janvier 2012

 

Rédigé par William | Janvier 2012 | Commentaires (0) | | +

Le 17/01/2012 à 06:03

Judith Hermann, Alice, trad. de l'allemand par Dominique Autrand, Albin Michel, coll. « Les Grandes Traductions »

 

 

Des hommes qui tombent

 

L’Allemande Judith Hermann raconte l’histoire d’une femme confrontée à la mort de cinq hommes avec lesquels elle entretenait une relation, parfois lointaine. Réflexion mélancolique sur le temps qui passe, efface les êtres et leurs valeurs, Alice évoque une société où l’engagement ne signifie plus rien.

 

Dans sa chambre d’hôpital de Zweibrücken, petite localité allemande du Land de Rhénanie-Palatinat, Micha lutte contre un cancer. Sous morphine, il ne peut remarquer la présence de Maja, sa compagne, qui le veille. Alice, là elle aussi, ne pensait jamais revoir l’homme dont elle partagea autrefois le quotidien. Les deux femmes s’entraident et finissent par trouver un appartement dans lequel elles resteront le temps que la maladie emporte celui qui les unit. Elles se parlent peu, comme si la solidarité, fugace, se passait de mots : « Alice trouvait que Maja s’exprimait sans même ouvrir la bouche, son silence était éloquent. » L’absence de communication traverse ce troisième livre de Judith Hermann qui, à quarante et un ans, porte haut les couleurs d’une nouvelle génération d’écrivains allemands délestée du poids de l’histoire et de la culpabilité. Le revers de la médaille est ce sentiment de vide qu’éprouvent Alice et les autres personnages.

 

Plus tard, quand Conrad, Richard, Malte et Raymond disparaissent à leur tour, Alice ne trouve pas les mots qui pourraient apaiser la douleur de leurs proches. Les sentiments sont relégués au second plan. Le réel et le quotidien sont la priorité de cette démarche littéraire qui n’est pas sans rappeler celle de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit), mouvement artistique qui dans l’entre-deux-guerres prônait une rupture avec le sentimentalisme expressionniste. Cette focalisation sur les faits et gestes d’Alice finit par dresser le portrait d’une femme que le destin laisse indifférente. Elle voit disparaître un monde sans jamais s’en émouvoir, comme s’il était vain de s’insurger, comme si elle était déjà trop fatiguée de combattre, lassitude que l’on retrouve aussi chez d’autres écrivains allemands comme Katharina Hacker, l’auteur du récent Les Fraises de la mère d’Anton ou dans le dernier roman traduit en français de Christoph Hein, Paula T. une femme allemande.

 

Ce n’est pas la première fois que Judith Hermann raconte la mélancolie des femmes. Dans Rien que des fantômes, elles étaient même sept, de l’Islande aux États-Unis en passant par la Norvège. Si Alice se déplace en Italie, elle reste la majeure partie du roman à Berlin, ville où meurt Raymond, emportant avec lui ses souvenirs et une partie de la mémoire allemande que le personnage principal semble vouloir rapidement expurger : « Alice entreprit de trier ses affaires. Évacuer, donner, vendre, jeter. Garder. Une sorte de travail de fouilles, la mise au jour de couches successives, des couleurs, des matières, des époques différentes ; à la fin il n’y aurait plus rien à sauver, plus rien d’autre que le fait que Raymond était mort, on en revenait toujours là. » Alice peut donc continuer son chemin. Littérairement, sa déambulation évoque moins Alfred Döblin que Reinhard Jirgl mais en moins chaotique. En tout cas, Judith Hermann partage assurément avec l’auteur de Renégat, roman du temps nerveux (Quidam) l’inquiétude de voir émerger une société déshumanisée, prise entre une frénésie de reconstruction et une lente déconstruction d’un langage réduit au rang de slogan : « Des hôtels à congrès, des hôtels à touristes, des lofts, des usines et, derrière leurs fenêtres panoramiques, des gens sur des escalators, têtes levées, uniformément tournées vers les écrans où les images se succédaient à toute allure. Panneaux publicitaires. Smoke fish. Play your heroes. Ubu Roi. Bang bang night is over. »

 

Article paru dans La Quinzaine littéraire, N°1052, du 1er au 15 janvier 2012

 

Rédigé par William | Janvier 2012 | Commentaires (0) | | +

Le 14/01/2012 à 09:53

353 message(s)

123456789