Le présentateur d'Arte Journal - 19 h - parle de livres et de musique en essayant d'être "péremptoire dans l'admiration et modeste dans le dénigrement" (Jean-Philippe Toussaint)
Voilà donc, comme promis, l'interview que Pierre Michon a bien voulu m'accorder le 24 juillet dernier à Paris. Recevoir ce grand Monsieur de la littérature française fut un vrai moment de bonheur. J'espère que vous vous régalerez vous aussi.
Durée : 75 minutes
Si cet entretien vous donne envie d'entendre davantage Pierre Michon, je vous conseille de vous rendre ici. Vous pourrez ainsi entendre l'écrivain lire un passage de son dernier opus, Onze, chez Verdier, livre qui est sélectionné pour les prix Goncourt et Renaudot.
C'est avec ces mots que je prends congé de vous pendant un mois, le temps de me reposer d'une année bien chargée. Rassurez-vous, j'emporte quelques livres car, comme je vous le disais, il y aura d'autres interviews à la rentrée, d'autres moments forts, je l'espère.
Tant de choses ayant été dites sur ce livre, est-il encore possible de trouver des arguments pour vous pousser, vous qui ne le connaissez pas, à entrer dans le texte ? A vrai dire, je n'en sais rien. Ce que j'essaierai de faire – comme ce fut le cas lors des onze précédentes chroniques - c'est vous parler des moments qui m'ont frappé, posé question, dérouté, mais la plupart du temps subjugué.
Le livre est paru chez Gallimard en 1983. Pierre Michon a alors 38 ans. Dans ce premier opus qui va beaucoup faire parler de lui, l'auteur nous raconte huit vies d'hommes et de femmes. Autant dire : le commun des mortels. Sauf qu'à lire et relire ces textes, je suis à chaque fois saisi par le soin pris par l'auteur pour magnifier ces existences. Grâce à Pierre Michon le lecteur est comme au cinéma. Il voit défiler un tas d'images tellement bien sonorisées qu'il ne perd pas une miette de chaque scène. Et le tout défile lentement, s'ancre en nous et ne nous lâche plus.
La première vie « minuscule » est celle d'André Dufourneau, un orphelin venu aider les grands parents maternels – Félix et Élise - du narrateur, à la ferme, avant de partir pour la Côte d'Ivoire.
« Ma grand-mère parfois, rangeant le rayon reculé de l'armoire où il était serré, disait : « Tiens le café de Dufourneau » ; elle le regardait un peu, son oeil variait, puis : « Il doit être encore bon », ajoutait-elle, mais avec le ton dont elle eût dit : « nul n'y goûtera jamais » ; il était le précieux alibi du souvenir, de cette parole ; il était image pieuse ou épitaphe, rappel à l'ordre pour la pensée trop prompte à l'oubli, tout enivrée qu'elle est et détournée d'elle-même par le tintamarre des vivants ; brûlé et consommable, il eût déchu, profane, dans une odorante présence ; éternellement vert et arrêté en un point prématuré de son cycle, il était chaque jour davantage d'hier, de l'au-delà, de l'outre-mer ; il était de ces choses qui font changer le timbre de la voix lorsqu'on en parle ; il était effectivement devenu le cadeau d'un roi mage. »
Dans le numéro 694 de la revue Critique, Alain Boureau évoque « un art de la miniature médiéval chez Pierre Michon : les Vies minuscules sont composées comme autant d'enluminures : l'image dresse une scène fortement polarisée qui condense le passé et le présent, construit des concomitances et disperse des attributs. »
Il est aussi question de départ dans la vie d'Antoine Péluchet, jeune homme chassé par son père, qui ira poursuivre son existence aux États-Unis. Inoubliable passage lorsque le narrateur évoque Élise, sa grand-mère :
« Elle parlait , les yeux requis au loin par on ne savait quoi, que j'avais peur de voir ; et c'était aussi des dérobades qu'elle parlait, des corps disparaissants et de nos âmes toujours en fuite, des absences visibles dont nous suppléons l'absentéisme des êtres chers, leur défection dans la mort, dans l'indifférence et les départs ; ce vide qu'ils laissent, elle le fécondait de mots pressés, jubilants et tragiques que le vide aspire comme le trou d'une ruche attire l'essaim, et qui dans le vide prolifèrent ; elle créait de nouveau, pour elle-même, pour son petit témoin et pour un dieu dédommageant qui peut-être tendait l'oreille, pour tous ceux aussi qui dans les larmes avaient à ce jour tenu cet objet, elle fondait et consacrait, éternellement, comme l'avaient fait ses mères avant elle et comme je vais le faire ici une dernière fois, la sempiternelle relique. »
Et plus loin, ces mots qui pourraient parfaitement s'appliquer au style de Pierre Michon.
« Que les mots sont vastes, qu'ils sont douteux »
Ces départs, ces fuites sont peut-être le terreau sur lequel va fleurir l'élan de Pierre Michon. Dans le numéro douze de la revue Siècle 21, Pierre Bergounioux parle des Vies minuscules comme le livre d'un empêchement. Mais pour moi il s'agit d'un état qui ne perdure pas. Ce que l'on perçoit d'ailleurs très bien dans la « Vie d'Eugène et Clara », les grands parents paternels, que le narrateur voit de temps en temps, au pensionnat.
« Elle (Clara) écrivait à ma mère ; elle supplia que je vinsse ; je ne vins pas. Elle envoya encore quelques lettres, toujours à ma mère, et l'une fut la dernière ; elle vivait encore pourtant, nous le savions. À moi, elle n'écrivit pas : c'est que je n'étais plus un enfant, j'avais dédaigné de suivre les cendres d'Eugène, je la laissais mourir et me taisais. Je reniais alors mon enfance ; j'étais impatient de combler le creux qu'y avaient imprimé tant d'absences et, m'autorisant de sottes théories à la mode, j'en faisais grief à ceux qui plus que moi en avaient souffert. Le désert que j'étais, j'eusse voulu le peupler de mots, tisser un voile d'écriture pour dérober les orbites creuses de ma face ; je n'y parvenais pas ; et le vide têtu de la page contaminait le monde dont il escamotait toute chose : le démon de l'Absence triomphait, me refusant bien d'autres affections, celle d'une vieille femme que j'aimais. »
Il me semble que le choix de l'écriture, de l'entrée totale en littérature deviennent progressivement une évidence, comme si, de toute façon, le narrateur n'avait pas d'autre alternative. Ainsi peut-on lire dans la « Vie des frères Bakroot » :
« Me séparer de ma mère ne m'avait pas fait embrasser les choses ; le langage demeurait un secret, je ne m'en étais pas emparé et ne régnais sur rien ; le monde était une chambre d'enfant, j'y devais chaque jour « commencer des études » dont je n'espérais plus grand chose. Mais je n'avais appris aucune autre posture. »
Plus loin, cela se confirme dans la « Vie du père Foucaut », un analphabète rencontré dans un hôpital où atterrit le narrateur après avoir été victime d'une agression.
« J'étais l'analphabète esseulé au pied d'un Olympe où tous les autres, Grands Auteurs et Lecteurs difficiles, lisaient et forgeaient en se jouant d'inégalables pages ; et la langue divine était interdite à mon sabir. »
Il atteindra son paroxysme dans la « Vie de Georges Bandy », un curé croisé à l'hôpital psychiatrique après la séparation du narrateur d'avec Marianne :
« La théorie littéraire me répétait à satiété que l'écriture est là où le monde n'est pas. »
Vous l'aurez compris, Vies minuscules montre comment s'opère cette « formation » de l'écrivain. Dans Le roi vient quand il veut, Pierre Michon dit qu'« écrire c’est s’arracher au temps nihiliste. » Quel plaisir d'entendre des propos aussi rares ! Ce très grand écrivain s'exprime sans doute ainsi parce qu'il n'a pas oublié. Oublié qu'il fut, comme le rappelle Bernard Blot dans la revue Siècle 21, « un immigré de l'intérieur. »
L'auteur des Vies minuscules est sans doute une personnalité rare, donc précieuse. Car ses écrits s'infusent en vous, presque insidieusement. Et il m'arrive donc - comme c'est déjà le cas avec les livres d'Hubert Nyssen -, d'ouvrir à nouveau un de ses opus pour tenter de percer le très grand mystère qui subsiste. Après tout, le jeu en vaut la chandelle comme on dit. Car tenter de faire « Corps » avec l'œuvre du « Roi » Pierre est aussi s'arracher au temps nihiliste.
Quel titre là-encore ! Énigmatique, forcément, pour quiconque connaît mal l'œuvre de Pierre Michon. On débute la lecture et il est d'emblée question de filiation. Les premiers mots vont à Vitalie. Vitalie Rimbaud, la maman du poète. Et puis viendra le père, sans prénom, dont on ne retient que le grade, celui de « capitaine ». Mais laissons cela de côté car c'est une autre filiation qui intéresse ici l'écrivain :
« Il y a la filiation avec Malherbe, Racine, Hugo, Baudelaire et Banville: filiation « canonique » qui fait s'échauffer couple à couple les douze pieds, tous venus de là, tous enfilés sur la grande tringle à douze pieds comme d'éclatants anneaux divers mais semblables. « Le long cordon ombilical » qui remonte à Virgile et Homère. »
Incroyable départ, là encore, qui installe peut-être aussi la filiation de Pierre Michon - qui n'a pas connu son père - au poète.
Rimbaud le fils donc mais le fils de quoi ? Est-il « l'enfant » de Georges Izambart, son professeur de rhétorique à Charleville et « qui voulait être Shakespeare » ? Est-il « l'enfant » de Théodore de Banville - « On ne dit plus rien de Banville, lui aussi pissa dans un violon », « Si on en croit les morceaux d'anthologie (...) Banville n'était pas un poète faramineux » -.
Je terminais la chronique précédente en disant que chez Pierre Michon il y avait toujours une question. En voici une nouvelle preuve dans ce livre. Qu'est-ce qu'un poète ? C'est quoi la poésie - mêmes questions quand il s'agit de peinture, de littérature – ? Quelle est donc cette « langue de la langue » ? Et comment celle-ci se transmet-elle ?
Comme d'habitude on se laisse avoir. Mais que vous, futurs lecteurs de Pierre Michon soyez prévenus : il ne s'agit pas d'une biographie. Ne vous imaginez par que l'écrivain va vous proposer une vie du grand Arthur sans vous mettre à contribution. Cette mise à contribution passe par un effet de surprise quasi-permanent : on s'abandonne à la musique des mots et voilà que le narrateur bute ou fait semblant de buter sur cette biographie.
Dans le numéro 694 de la revue Critique, on peut lire les lignes suivantes :
« En faisant de l'échec du récit biographique la péripétie du récit, l'auteur expose à la fois la mise à distance des éléments référentiels du récit et l'impossibilité de s'en passer. »
Plus loin :
« Ce n'est pas la construction du mythe qui intéresse l'écrivain, mais la glose de l'écrivain qui fait des éléments de la biographie de Rimbaud une Vulgate, l'intronise comme texte sacré, mythique. »
D'où la nécessité de ne pas plonger aveuglément dans les livres de Pierre Michon, à moins que vous soyez un puits de science comme lui. Je pense qu'il est en effet impossible de se contenter d'une seule et unique lecture de ses livres tant il y a à prendre dans ses récits.
Alors on relit la biographie d'Arthur Rimbaud, la « vraie », où l'on retrouve Verlaine, bien sûr. Mais chez Pierre Michon l'évocation est brève, très brève. Sans doute parce que ses questions déconstruisent l'idée même d'évidence – on goûtera avec délice dans les lignes suivantes l'évocation qu'il fait de deux personnages déjà évoqués dans un livre précédent, Maîtres et serviteurs - :
« Enfin par Verlaine on sait très précisément qu'il ressemblait de façon frappante au Gilles de Watteau, à s'y méprendre si d'aventure le Gilles déambulait dans Paris – qu'il ressemblait donc à Charles Carreau, curé de Nogent-sur-Marne et modèle de Watteau. »
Mais alors, au final, cette filiation ?
Dans Les chemins de Pierre Michon, Jean-Pierre Richard écrit :
« Le poète ou l’écrivain est comme un fils qui a trouvé et perdu un père et qui tenterait de s’équivaloir à lui. »
Ce à quoi Pierre Michon répond :
« Rimbaud ne put accepter de devenir le fils de ses oeuvres, c'est-à-dire en accepter la paternité. »
« Dans Joseph Roulin, il y a la confrontation de deux grands et beaux mythes du XIXè : celui de l’Art et de la Révolution » dit Pierre Michon dans Le Roi vient quand il veut. Déjà ! devrions-nous dire puisque ce livre paraît en 2002, c'est-à-dire sept ans avant Onze qui « évacue sous l'esthétique le problème politique » – Interview dans Le Matricule des Anges, Mai 2009 -, le problème de la Révolution.
Ici, l'Art pictural est celui de Vincent van Gogh. La Révolution, c'est celle dont rêve Joseph Roulin, fervent militant socialiste dont on connaît le portrait réalisé en 1888.
« Roulin avait grandi sous l'Empire, à l'époque où la république était vraiment interdite ; quand plus tard elle fut là, instaurée pour de bon et en quelque sorte obligatoire, il la décréta de nouveau non avenue, car quand on la déclara, quand elle eut un président visible et un drapeau visible, le prince Roulin demeura invisible ; il la reporta donc, la remit aux calendes, au Grand Soir sans doute avec son drapeau rouge sous lequel enfin, patent, le prince folâtre se manifesterait et laisserait là la défroque du vieux Roulin. Cet avènement, je me demande si le facteur Roulin réellement le souhaitait, car il savait trop que ce prince gai était un prince féroce ; il avait du goût pour la vengeance, et il arrivait qu'au terme de longues journées d'humiliations il apparût dans la cuisine, jeune toujours mais non pas batifolant, long comme un jour sans pain, pâle, romantique, compassé, coiffât impeccablement le grand chapeau à plumes noires de Fouquier-Tinville, et par-dessus la tête de la mère Roulin accablée qui ne le voyait pas, lût les noms de la prochaine charrette. La république était une chose féroce : et qu'il aimât cette sauvagerie impeccable, cette promesse de plumes noires à rayer, voilà surtout ce qui jadis avait estomaqué le bon petit Roulin. »
C'est avec ce livre que j'ai pris soudainement conscience du nombre assez important de points-virgules dans les livres de Pierre Michon. On peut d'ailleurs se demander pourquoi l'écrivain y a encore recours. Par attachement à une certaine forme de classicisme littéraire ? Pour le moment il n'y a que dans le numéro 12 de la revue Siècle 21que j'ai trouvé quelque chose, un début de réponse. Pierre Michon qualifie ce signe de ponctuation de « colonnes ». Si l'on retient comme fonction du point-virgule qu'il sépare des propositions indépendantes dans la phrase alors on en conclura que l'édifice construit par Michon est considérable.
Considérable, oui, parce qu'à l'intérieur de ces segments résonnent des voix différentes comme le dit l'intéressé dans Le Roi vient quand il veut.
« Je suis celui qui peint mais aussi qui raconte, le témoin, l’humble narrateur, le curé Carreau ou le facteur Roulin ; et je suis enfin une troisième voix qui apparaît çà et là dans mes textes qui est moi sans doute, l’écrivain, le gratte-papier qui est mangé par l’ombre, tout au fond du tableau. »
Exemple ici où j'entends à la fois le narrateur humble, l'écrivain mais aussi le facteur lui-même :
« Il épousa et engrossa Augustine, cajola et engueula Armand, Camille et Marcelle issus d'Augustine, eut un jardin où biner des laitues. Cela lui donna un brin d'apparence, car il ne suffit pas en ce monde d'être facteur, ou entreposeur, comme si ce n'était pas déjà assez tuant, encore faut-il être un facteur rouge ou blanc, avoir des idées et ce fourre-tout de hasards, de poses et de paroles rebattues qu'on appelle un caractère. »
Plus loin :
« Ainsi c'était un grand peintre ; quelqu'un donc dont les tableaux doivent être vus par tout le monde parce que bizarrement, pour opaques qu'ils paraissent, ils rendent les choses plus claires, plus faciles à comprendre ; quelqu'un qui aurait pu être riche finalement, car ces bricoles atteignent des prix exorbitants. Et bien sûr Rolin se demande qui a décidé que c'était un grand peintre, car ça n'avait pas l'air d'être décidé du temps d'Arles, et comment ça s'est fait, cette transformation. »
Un jour, un jeune homme rencontre Roulin et lui demande de vendre le tableau, car dit-il, il a été réalisé par un grand peintre :
« Il devait à ce jeune homme d'avoir connu un grand peintre, d'avoir vu et touché une chose en quelque sorte invisible, pas seulement un misérable à qui on donne des confitures. Et ce jeune homme, qui avait appris à se servir de l'argent comme on le voyait à son veston, à ses gestes, à ses politesses, saurait faire usage de ce tableau qu'ils avaient, ça lui ferait plus de profit. Bien sûr il était un peu truand, comme ils le sont tous. »
Ce que Roulin consentira mais...
« Il donna la tableau, à condition toutefois qu'on sût que celui-ci avait en premier lieu été donné par l'artiste en personne à Monsieur Joseph-Étienne Roulin, chose qu'on pouvait faire graver par exemple au bord du cadre. »
Cette façon de multiplier les voix dans un récit, ce questionnement sur l'art et son éventuelle valeur, cette interrogation quant au regard porté sur une œuvre, ces liens entre petite histoire et grande Histoire... tout cela montre à quel point Pierre Michon réussit à installer le mouvement du monde dans ses écrits :
« Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? Est-ce que ce sont nos yeux, qui sont les mêmes, ceux de Vincent, du facteur et les miens ? Est-ce que ce sont nos cœurs qu'un rien séduit, qu'un rien éloigne »
Ce qui est d'ailleurs extrêmement plaisant, c'est qu'il n'y a pas de prétention, de posture chez cet écrivain. Il n'y a que des interrogations, un peu à la façon d'un sage oriental. Bien sûr, Pierre Michon trouve parfois des réponses...
« Le pouvoir né de la création artistique réussie est bien plus grand que le pouvoir politique. Il est plus petit, mais il est plus grand parce qu'il s'adresse aux populations pour beaucoup plus longtemps. Tous les politiques veulent faire un livre : le pouvoir est là ! Le pouvoir politique c'est le pouvoir guerrier, c'est un pouvoir difficile à assumer. Depuis la mort de Dieu, le pouvoir qui supplante le pouvoir politique et économique, c'est la pouvoir sacerdotal. L'artiste vient à la place du prêtre : c'est celui qui branche sur le tiers absent. » (Le Matricule des Anges, mai 2009)
... mais au final, une réponse donne naissance à une autre question.
Au risque de vous surprendre, c'est le livre de Pierre Michon que j'ai eu le plus du mal à lire. Sans doute au départ parce que j'ai entamé Maîtres et serviteurs après La Grande Beune et Vies minuscules, deux récits qui ont pour toile de fond le vingtième siècle. Non pas que revenir à des temps plus anciens me rebutent, bien au contraire. En fait, et c'est l'un de ses nombreux talents, Pierre Michon réussit non seulement à se gommer lui-même dans ses écrits mais il offre aussi un récit dont le lecteur peut tout à fait s'imaginer qu'il est d'époque, qu'il est écrit par un auteur disparu de longue date.
Que Pierre Michon s'intéresse à la Révolution dans Onze et nous voilà plongés immédiatement à la fin du dix-huitième siècle français. Et il n'a pas besoin de passer par l'artifice d'un plan général, très descriptif, comme pourrait le faire un réalisateur de cinéma, pour nous signifier qu'il s'agit d'une autre époque. En fait, je pense que cela marche parce Pierre Michon réussit avant tout à entrer dans le système de pensée de l'époque. C'est là, je pense, que l'on peut mesurer le travail énorme de recherche. Mais c'est là aussi que réside pour moi, lecteur, la difficulté.
Maîtres et serviteurs est également un triptyque. Sur les trois panneaux figurent Goya, Watteau et Lorentino.
Goya, c'est l'homme qui « se posait là et attendait son heure, incertain si elle viendrait, patiemment, avec beaucoup de maladresse et autant de panique » mais qui, grâce au destin, va connaître la gloire. Ce « petit coup de dés pipés » s'appelle Francisco Bayeu, homme bien introduit dans les hautes sphères et dont Goya va épouser la sœur, Josefa dite Pepa - « Il était peut-être heureux aussi de m'épouser, moi, je ne sais pas. » -. À la suite de cette union, Goya devient peintre officiel de la Cour, « disciple favori » du peintre allemand Raphaël Mengs et « son dauphin assuré ».
Je disais, en introduction à cette chronique que le lecteur est d'emblée plongé dans le siècle de Goya. Il me faut nuancer. Car il y a une narratrice qui pourrait tout à fait être une guide dans un musée. Celui du Prado par exemple. Mais cette narratrice s'efface de temps à autre pour laisser la place à l'écrivain qui reprend donc la main en faisant presque office de témoin oculaire, de contemporain de Goya, peintre à qui il manque décidément quelque chose :
« Peindre c'est travailler comme sur la mer un galérien rame, dans la fureur, l'impuissance : et quand le travail est fini, que le bagne s'ouvre un instant, que la toile est accrochée, dire à tous, princes qui le croient, peuple qui le croit, peintres qui ne le croient pas, que cela vous est venu d'un seul coup, contre votre volonté et miraculeusement en accord avec elle, sans fatigue presque comme un printemps qui vous pousserait au bout des pinceaux, que quelque chose s'est emparé de votre main. »
Plus loin :
« Il n'ignorait pas qu'il savait peindre. Non pas qu'il crût à sa peinture, comme on dit ; non pas qu'il crût désormais à la Peinture, à cela d'inaccessible dont l'absence et le guet l'avaient torturé jadis.»
On est donc ici en pleine recherche michonienne. Recherche d'une métaphysique de l'âme qui ne passe pas donc nécessairement par l'accomplissement d'une satisfaction professionnelle.
D'où cette phrase :
« Pourquoi la peinture ne serait pas une farce puisque la vie en est une. »
Ce qui pose problème à Watteau, deuxième personnage ausculté ici par Pierre Michon, c'est que la peinture ne suffit pas non plus à combler son désir le plus profond :
« Ne pas avoir toutes les femmes lui avait paru un intolérable scandale. »
Autre difficulté qui fut la mienne à la lecture de ce récit : on apprend tardivement l'identité du peintre en question. Car si, dans la première partie, le nom de Goya apparaît très tôt, il n'en est pas de même avec son confrère français. Bien sûr, le narrateur est l'abbé Carreau, curé de Nogent ; bien sûr Pierre Michon évoque les collectionneurs d'art Crozat et Julienne ; bien sûr il nous parle du célèbre tableau intitulé Pierrot...
... il n'empêche : cet effet de retardement est tout à la fois déroutant même s'il stimule encore davantage l'envie de lecture.
Dans le numéro 12 de la revue Siècle 21, on trouve l'analyse suivante à propos des deux figures précédentes :
« Littérature et peinture sont les partenaires d’une recherche qui s’accentue plus encore, autour du geste d’artiste et de ce qui le fonde. La fascination envers le mythe d’artiste y est déconstruite avec une manière de ramener « la vocation » à des désirs que l’on dirait triviaux : désir de posséder de belles choses, de belles femmes. »
Troisième personnage que nous rencontrons ici : Lorentino, peintre d'Arezzo. Il rencontre un paysan qui lui donnera son cochon en échange d'une toile représentant Saint-Martin.
« Peindre quand on n'est pas le meilleur, qu'il faut pourtant peindre parce qu'on a pas appris autre chose. C'est quand les cieux se déplacent pour vous donner un cochon au lieu de la chapelle du pape Sixte, dans quoi il y a un grand plafond à peindre. »
Il me semble que ce peintre est finalement le seul qui place l'art au-dessus de tout. Peut-être est-ce parce que Lorentino est conscient de ses limites.
Dans Le Roi vient quand il veut, on peut d'ailleurs lire le propos suivant de Pierre Michon :
« Piero della Francesca et Velasquez savent que les arts ne sont que du code. Lorentino s’imagine que c’est un coup de main, la force créatrice. »
Je crois qu'ici Pierre Michon pose la question de l'accomplissement. Le peintre, l'homme de lettres d'ailleurs – puisque chez lui la peinture est un moyen détourné pour parler de littérature – ne sont-ils pas de toute façon condamnés à l'insatisfaction ? Soit parce que l'envie de départ - qui n'a peut-être rien à voir avec l'ambition professionnelle - est plus forte que tout. Soit parce la prise de conscience de ses propres limites oblige à entendre raison et donc à abandonner. Dans les deux il y a en tout cas insatisfaction.
C'est sans doute ainsi qu'il faut comprendre les mots de Saint-Martin qui apparaît finalementà Lorentino :
« Ton tableau vaut un cochon ou la ville de Rome, c'est-à-dire rien. »