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Le poing et la plume


Le présentateur d'Arte Journal - 19 h - parle de livres et de musique en essayant d'être "péremptoire dans l'admiration et modeste dans le dénigrement" (Jean-Philippe Toussaint)


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Georges Picard, Le Philosophe facétieux, José Corti


Georges Picard fait partie des auteurs, comme Denis Grozdanovitch d'ailleurs, lui aussi édité chez José Corti, pour lequel j'ai une vraie tendresse ... tendresse pour ces écrivains qui nous offrent de délicieux opus d'où émane toujours une gourmandise littéraire, philosophique et qui égratignent, au passage, les professionnels de la profession comme dirait Jean-Luc Godard, ceux-là même qui vous jettent leur savoir à la figure, pour le seul plaisir d'attirer les regards vers soi ...


« Commencer un livre en évoquant Platon est certainement une maladresse, peut-être une faute, au regard des règles implicites qui régissent les mœurs éditoriales contemporaines. On n'attrape pas les mouches avec du miel ! Car enfin, Platon, n'est-ce pas ! Mais à l'exemple du vinaigre, répulsif autant que sapide, Platon est un excellent portier au seuil d'un ouvrage pour sélectionner les entrants. »


Ainsi commence Le Philosophe facétieux, dernière promenade « picardienne » qui est une autre merveille littéraire de cette rentrée ... promenade oui, je maintiens le terme, tant le lecteur que je suis déambule avec l'écrivain à travers la vie, au contact des amis, des cons aussi ... promenade en compagnie d'un guide qui ne fait pas dans la haute opinion de soi, un peu dans la lune, marchant un peu à contre-courant d'un monde toujours plus pressé, surtout d'en finir avec cette perte de temps qu'est la réflexion ...


« Disons pour trancher que je fais partie d'une catégorie d'individus rêveurs, intriguables et facilement amusés. Platon n'aurait certainement pas admis dans sa République des citoyens aussi souvent portés à la distraction, ce qui m'incline à en rabattre un peu de mon admiration pour lui. D'ailleurs, j'avoue que je n'ai jamais réussi à prendre au sérieux sa maïeutique dont le nom au relent culinaire ou médical me mettait dans les plus mauvaises dispositions. »


Georges Picard me fait penser à un clown désabusé qui aurait gardé son nez rouge au milieu de la foule ... on le regarde quand on ne le dévisage pas, intriqué qu'un homo-sapiens dans son genre puisse effectivement encore s'intéresser ici à la maïeutique, là à discourir avec ses semblables réunis dans un café philosophique, ou encore avec un maître en philosophie passé surtout maître en égocentrisme et à qui notre auteur s'est fixé pour règle de rabaisser le caquet - une pure merveille d'ailleurs - ... bref, un homme à part, qui partage avec nous son étonnement du monde ... il y a tellement à dire d'ailleurs ..


« Pour une bonne partie de l'humanité, semble-t-il, lire est une activité douteuse, inutile, voire exaspérante. Dans certains établissements scolaires, la chasse aux lecteurs est ouverte. Les lecteurs et les binoclards, qui sont parfois les mêmes, constitueraient une proie dans les cours de récréation. Vous qui me lisez, dites-vous que vous serez peut-être bientôt justiciable d'une cour spéciale. Déjà gamin, je m'entendais dire : « on ne lit pas en classe », « on ne lit pas pendant la gym », on ne lit pas à table », « on ne lit pas au lit » ; heureusement il restait les WC. Même lire dans le métro devient incongru. »


Facétieux Georges Picard ? Mais alors toute la philosophie est facétieuse, semble nous dire entre les lignes notre amoureux de la sagesse qui ne rate jamais une occasion de poser des questions ... évidemment Georges Picard est plus fin que cela ... et sa démarche ressemble à celle d'un Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir ... L'auteur, lui, fait de la philosophie, sans jamais avoir l'air d'y toucher ... d'où cette jubilation qu'on peut éprouver à entendre notre écrivain penser, loin des amphithéâtres poussiéreux sur les scènes desquels règne un maître face à des étudiants, forcément incultes ...


« Lorsqu'il (un cliché sur un auteur) me tombe sous le regard à l'occasion d'une lecture, j'acquiers immédiatement la certitude que son auteur n'a jamais lu sérieusement celui qu'il divinise sous la jurisprudence de vingt-cinq siècles d'âneries proférées. C'est comme pour Bergson, le « mouvant Bergson » ! Ou pour Nietzsche, le « briseur d'idoles », etc. au jeu des sept familles philosophiques, que de poncifs désormais bien ancrés dans les habitudes de parler et de penser ! Je ne sais pas si cette habitude est bonne, mais je m'efforce de relever chez un théoricien ce qui va à l'encontre de l'idée popularisant le mieux sa doctrine. Un moyen de passer pour un original ou un plaisantin aux yeux de ceux qui se contentent de potasser leur Que sais-je ? Avant de penser contre soi, ce que préconisait justement Nietzsche, commençons par penser contre les autres ! »


Sous ses dehors facétieux, fantasques même, Georges Picard pose la question fondamentale du philosophe authentique ... de celui qui, pour pouvoir théoriser, a besoin de pratiquer ... pratiquer la vie, la croquer ... il faut lire ce livre comme une recette de cuisine dont chaque page serait une recette pour gourmands de l'existence ...


« Se laisser guider par un coucou besogneux comme Kant, sortant à heure fixe de chez lui chaque jour pendant quatre-vingts ans pour effectuer la même promenade à Königsberg, une ville qu'il ne quitta pas trois fois dans sa vie, pas question. »


Plus loin ...


« Et si, pour philosopher authentiquement, il fallait d'abord avoir vécu, voyagé, connu maints amours, quelques haines, s'être affronté au monde réel, celui-là même pour qui la philosophie est une chimère ? Voilà peut-être où se trouvait la faille chez la plupart des grands penseurs abstraits. »


Le lecteur est parfois tenté de penser que le livre aurait dû s'appeler : Le philosophe misanthrope ... Ce serait à mon sens une erreur tant Georges Picard est capable de se prendre lui-même pour cible, quitte à faire de son auto-dénigrement un vrai sujet de plaisanterie ... c'est en ce sens que l'auteur mérite aussi une attention toute particulière ... même si quelques coups de griffes provoquent de vrais moments d'hilarité surtout s'agissant de quelqu'un dont j'ai parlé ici-même à mon retour de vacances estivales ...


« ce Raoul Vaneigem qui faisait du situationnisme marxisant avec une plume lamartinienne. »


En voyant tomber en cette fin du mois de septembre les feuilles et recouvrir le sol avec leurs magnifiques couleurs automnales, j'ai pris soudain conscience que l'année avait très vite passé ... pour une raison que je m'explique toujours pas, Georges Picard m'a ramené quelques mois en arrière, au début du printemps quand tout, autour de vous, vous donne l'impression de revivre à nouveau ...


Rédigé par William | Septembre 2008 | Commentaires (2) | | +

Le 19/09/2008 à 15:05



Commentaires


1 - Le 03/10/2008 à 09:49, par David ( site web )
je débarque ici sur les conseils avisés d'un ami qui vous veut du bien, et j'ai dégusté avec plaisir ces petites critiques/chroniques... c'est très pénible, on se sent obligé d'acheter ensuite tous les livres, tant on nous a mis l'eau à la bouche. Las, je ne m'y résoudrai pas. Un peu de philo ne pouvant pas faire de mal, surtout quand elle est abordée par la tranche, je vous suivrai là dessus, avis à suivre, naturellement. POur ce qui est de Fournier, je m'étais régalé, il y a fort longtemps du "j'irai pas en enfer", petits billets sur la religion de son enfance, vue par le regard sans ménagement de l'enfant, justement. délicieux. au plaisir.
2 - Le 08/10/2008 à 16:14, par David ( site web )
je viens à l'instant de finir, au soleil, le livre de Georges Picard, livre potache et érudit, même s'il s'en dédit, qui raconte son rapport estudiantin et rigolard à la grande philosophie tout en ne pouvant s'empêcher d'y faire allusion sans arrêt, dans un style excessif et un chouilla pédant. Du coup, c'est très drôle, et je range le livre dans mes bouquins d'humour. Bon, il pose des questions, mais s'enfuit toujours au moment d'y répondre. ça donne envie de réfléchir, de lire sans doute, et de trouver le courage, tout estudiantin un brin anar, de faire un pied de nez aux sérieux qui nous ennuient. On en ressort pas bcp plus intelligent, mais avec envie de rire avec l'intelligence. Ce n'est pas si mal.

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