Elle laisse ses mots venir jusqu'à ses lèvres, les contient dans sa bouche, libère voyelles et consonnes de leurscarcans syllabiques. Les lettres affoléesperdent sens , valdinguent contre son palais et expirent.Elle autopsie les cadavres de ses mots en bouche, nettoie de sa langue leurs humeurs et leurs viscères,les humeurs de ses propres tripes,traque de son jet dentaire quelques points sur lesi planqués et ravale les restes de ses derniers mots, satisfaite.
Ce n'est pas douloureux.
Elle se taira définitivement.
Ses mots seront désormais interdits de séjour dans sa bouche, sous peine d'y être exterminés, écrabouillés huit fois par sa langue.
Elle ne parle plus. Etrangement, ça ne change pas grand chose. Après une désagréable impression d'avoir toujours la bouche pleine, le temps que ses mots se fassent à ce sens interdit, rien de catastrophique n'arrive,une certaine sérénité même la gagne. Peu à peu sa pensées'épure de mots inutiles,si souvent soldés dans les logorrhées ordinaires. Par ce tri écologique, sa pensée désapprend, pourse reconstruire. Plus libre.
On la presse, l'interroge, la met en demeure.
Parle ! Réponds !
Puis face à son mutisme, on se soumet à son silence, et presque élégamment, on ne lui dit plus que l'essentiel.
Elle y répond avec ses yeux, ses gestes,ses mains.
Sur la passerelle entre deux rives qui me rejettent, je m'assois là.Toujours. Et vous regarde passer. Et vous salue.Pour tenter d' être un homme à vos yeux, j e parle. Pour me convaincre de ne pas être un chien . Bonjour madame. Bonjour monsieur. Mon sourire bleu et mon accent vous retiennent madame. Vous me souriez. Me parlez. Peut-être le son de ma voix. Vous ployez un genou pour déposer les pièces . Vous vous agenouillez presque à ma hauteur. Vous à genoux. Nos yeux se prennent. Il y a des regards qui remplissent le ventre. Au-dessus du fleuve. Se laisser porter vers l'estuaire ou remonter vers l'embouchure. Je sais que nos yeux se rencontrent dans vos nuits. Sur la passerelle, entre deux rives., je suis un homme.